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ONG et mondialisation
par Sylvie Brunel*
S’élevant contre la mondialisation,
les ONG en sont pourtant le principal vecteur et les grandes bénéficiaires.
Les organisations non gouvernementales sont devenues en l’espace
de dix ans un acteur de tout premier plan dans les relations internationales.
Perturbant le jeu de la diplomatie traditionnelle, dont les Etats
forment les principaux protagonistes, elles interviennent à
présent dans toutes les grandes conférences internationales,
mobilisent des mouvements citoyens, lancent des mots d’ordre,
entravent la marche huilée des conférences au sommet.
Leurs exigences peuvent se résumer en quelques mots : plus
de justice, moins d’inégalités, le respect des
droits fondamentaux de l’être humain, qu’ils soient
politiques, économiques et sociaux. Ces revendications s’exercent
de manière multiforme mais leur trait commun est une dénonciation
presque unanime de la mondialisation libérale d’une
part, des systèmes traditionnels d’exercice de la puissance
publique, Etats et institutions internationales d’origine
gouvernementale principalement, d’autre part.
Pourtant, alors que les ONG sont globalement engagées dans
une croisade contre la mondialisation, elles en sont le principal
vecteur et les grandes bénéficiaires. Et leur discours
comme leurs prises de position ne sont pas exempts d’ambiguïté
: se considérant comme les premières forces de progrès
social, elles agissent en même temps dans un flou juridique
qui autorise la défense masquée de tous les corporatismes.
Selon le PNUD, plus de 30 000 organisations non gouvernementales
pouvaient être dénombrées en 1998 dans le monde.
Depuis cette date, leur nombre n’a cessé de croître,
comme le montre l’inflation du nombre des ONG bénéficiant
d’un statut consultatif auprès de l’ECOSOC (Conseil
économique et social des Nations Unies).
Des ONG vecteurs de la mondialisation
Comment expliquer l’émergence de ces mouvements citoyens
? D’abord par la fin de la Guerre froide : jusqu’au
début des années 1990, les ONG étaient l’apanage
du monde libéral. De l’autre côté du rideau
de fer, elles étaient inconnues : les multiples associations
existantes émanaient des pouvoirs politiques dans un but
de contrôle de la société civile par le biais
d’organisations couvrant tous les secteurs de la vie sociale
(jeunes, femmes, groupements de quartier ou professionnels, etc.).
De telles pratiques persistent dans tous les régimes dictatoriaux
et les volontaires des organisations humanitaires intervenant aujourd’hui
dans des pays tels que la Corée du Nord, la Birmanie ou tout
récemment encore l’Albanie, ont beaucoup de mal à
faire comprendre aux populations civiles auxquelles leurs programmes
s’adressent qu’ils ne sont pas l’émanation
du gouvernement de leur pays d’origine.
Les ONG sont apparues dans le contexte des deux Guerres mondiales
pour venir en aide aux populations meurtries d’Europe puis
se sont réorientées vers le Tiers Monde au moment
de la décolonisation, en portant un discours d’émancipation
politique des peuples dominés et en ayant la volonté
d’accompagner leur développement économique.
Elles se sont développées avec le mouvement sans-frontiériste
dans le contexte de la Guerre froide, en intervenant soit aux marges
du monde soviétique pour en recueillir les réfugiés,
soit dans les grandes catastrophes naturelles du monde occidental.
Sans le vouloir, et sans doute sans même le savoir, elles
préfiguraient l’individualisme libéral qui allait
bientôt s’imposer. La fin de la Guerre froide suscite
l’éclosion de multiples associations transcendant les
barrières géographiques et les oppositions politiques
traditionnelles pour prendre leur part du marché de la communication
et de la visibilité dans le grand désordre du monde.
Cette éclosion n’est possible que parce qu’elle
est le corollaire de l’affaiblissement des Etats d’une
part, les facilités offertes par la mondialisation d’autre
part.
L’affaiblissement des Etats est la conséquence des
programmes d’ajustement structurel qui montent en puissance
dans les Etats du Sud puis de l’Est avec la crise de la dette.
Dérégularisation, privatisation, libéralisation,
ces trois mots d’ordre imposés aux gouvernements par
les institutions financières internationales (IFI) ont pour
conséquence la perte de contrôle de leur territoire
et de leur population par des Etats qui ne sont plus en mesure de
redistribuer la rente qui assurait jusque-là leur légitimité
politique.
La rente extérieure, celle de l’aide publique au développement
(APD) conçue comme un accompagnement de la décolonisation
puis de la guerre froide, se tarit peu à peu avec la perte
de l’intérêt géopolitique d’un grand
nombre de pays, dans un monde devenu unipolaire. La rente des matières
premières s’effondre avec la baisse des cours internationaux
des produits de base à partir du début des années
1980. Les exigences de démocratisation imposées par
les IFI auprès d’Etats préalablement affaiblis
par la disparition de leurs sources de puissance traditionnelles
aboutissent à l’émergence de mouvements de substitution
issus de la société civile, d’autant plus actifs
qu’ils naissent dans un contexte de crise économique.
Leurs revendications sont relayées par une presse désormais
libre de dénoncer les dysfonctionnements de la société
et les abus du pouvoir politique.
Les fondements de la mondialisation, avec l’avènement
de réseaux de communication à distance, et notamment
la généralisation d’Internet, sont l’autre
facteur de montée en puissance des organisations issues de
la société civile. Comment mobiliser les énergies
et lancer des mots d’ordre planétaires sans ce formidable
outil informatique qui permet de diffuser de l’information
en temps réel d’un bout à l’autre de la
planète ? Aucune des ONG les plus puissantes du monde actuel
n’aurait pu connaître un tel développement sans
l’outil d’Internet. C’est notamment ce moyen qui
a permis aux ONG du Nord et du Sud de confronter leurs analyses
et leurs témoignages pour pouvoir lancer des combats communs.
Les ONG sont ainsi devenues les plus puissants vecteurs de la mondialisation.
Des ONG grandes bénéficiaires de la mondialisation
Servies par l’affaiblissement des Etats, la
fin de la Guerre froide et l’avènement de réseaux
de communication transcontinentaux, les ONG ont aussi été
portées par l’ampleur des financements mis à
leur disposition dans le cadre de la mondialisation, qui leur a
permis de décupler leurs moyens d’action en quelques
années.
Une ONG comme Action contre la Faim a vu ainsi son budget d’intervention
passer, en l’espace de dix ans, de 40 millions de francs en
1989 à 400 millions de francs, 500 millions de francs en
incluant le développement d’entités sœurs
dans d’autres capitales occidentales. Le nombre des donateurs
de l’association a certes cru de 80 000 à 450 000 personnes
dans l’intervalle, mais il ne suffit pas à expliquer
cette formidable croissance : les dons privés ne représentent
plus que 23% du budget de l’association en 2000 contre 50%
en 1989. S’ils se sont certes accrus, c’est sans commune
mesure avec la formidable inflation des financements institutionnels,
passés de 50% à 80% de son budget, ce qui représente
une croissance de... 2000 % (20 millions de francs en 1989, 400
millions de francs en 2000) !
Pourquoi cette ampleur des financements privés ? Parce que
la baisse de l’aide publique au développement a donné
un coup de fouet à “ l’humanitarisation ”
du monde. La part de l’aide humanitaire est passée
en dix ans de 5 à 20 % de l’APD. Les montants débloqués
en situation d’urgence médiatisée atteignent
des montants colossaux, qui équivalent, pour les zones concernées,
à plusieurs années de coopération bilatérale
tradiditionnelle. La coopération de long terme, peu spectaculaire
et mal acceptée par les opinions publiques des pays occidentaux,
est de plus en plus difficile à mobiliser, les Etats du Nord
rechignant à soutenir les Etats du Sud non émergents
lorsque ceux-ci ne disposent ni d’une situation stratégiquement
essentielle ni de ressources énergétiques ou minières
importantes ou rares. Cette “ fatigue des donateurs ”
- fatigue due aussi au manque de résultat des programmes
de coopération traditionnels et à la corruption qu’ils
alimentent dans les pays receveurs - est compensée en partie
(en partie seulement car les flux d’APD se sont effondrés
depuis le début des années 1990) par la tendance à
privilégier “ l’effet-compassion ”, déclenché
par des médias audiovisuels qui zappent de crises en crises
en fonction d’un degré de mobilisation internationale
conditionné par le niveau plus ou moins important “
d’intérêt à agir ” des grands Etats
du Nord.
Meilleurs “ clients ” des programmes d’aide d’urgence
jusqu’à une période récente, certaines
ONG ont ainsi été, durant toute la décennie
1990-2000, comme des entreprises qui avaient trop de commandes Ces
ONG, et notamment celles issues du sans-frontièrisme, n’ont
eu qu’à surfer sur la vague des crises dites “
humanitaires ” (qui sont bien plus des crises “ médiatiques
”) pour collecter des fonds prodiguement distribués.
Du Kurdistan en 1991 à l’Afghanistan dix ans plus tard,
en passant par la Bosnie (1992), le Zaïre (Goma, 1994), l’Amérique
centrale (Mitch, 1998) ou le Kosovo (1999), certaines régions
ont ainsi, successivement, constitué des zones de convergence
de coalitions militaro-médiatico-humanitaires, où
il fallait, pour une agence d’aide, être institutionnellement
présente sous peine de ne plus exister, de véritables
“ humanitairelands ”, où le jeu de l’offre
et de la demande, dans des économies bouleversées
par un afflux massif de capital alors qu’elles n’étaient
pas préparés à recevoir de telles mannes, a
été profondément perturbé, compromettant
durablement les conditions socio-politiques de la reprise d’un
processus national endogène.
L’humanitaire contre le développement ?
Cette convergence des efforts financiers, autant
publics que privés, sur des régions très limitées
du monde pour des périodes courtes a sonné le glas
de la coopération traditionnelle, à base de programmes
de développement de long terme fondés sur un renforcement
des capacités locales. En dépit des multiples conférences
onusiennes qui ont jalonné les années quatre-vingt
-dix, celle de Rio sur le développement durable ouvrant le
bal en 1992, les engagements solennellement pris par les chefs d’Etat
du monde entier de financer des actions en profondeur dans des domaines
clés pour le développement tels que la santé
primaire, l’éducation de base, la promotion des femmes
(Pékin, 1995) ou la lutte contre la faim (Rome, 1996) ont
rarement été suivis d’effet. Les 1,2 milliards
de personnes qui souffrent de grande pauvreté à travers
le monde - chiffre englobant tous ceux qui ne bénéficieraient
pas d’un dollar par jour pour vivre, selon les données
généralement utilisées par les grandes organisations
internationales - ont vu l’aide dont elles auraient pu bénéficier
leur filer sous le nez au profit de 300 millions de personnes, nombre,
selon le PNUD, des “ bénéficiaires ” des
programmes des ONG. En conséquence, la croissance de ces
dernières a été exponentielle au cours de la
période. Et cette croissance a plus concerné le nombre
de personnels rétribués, avec des niveaux de rémunération
en inflation conséquente, le gonflement des frais de siège
et de dépenses de communication, que celle des actions de
terrain, dont, paradoxalement, l’éventail s’est
réduit. Pour trois raisons :
- dans les zones les plus médiatisées, elles sont
désormais concurrencées par d’autres acteurs
: militaires, entreprises, agences intergouvernementales.
- dans les zones les moins médiatisées, les ONG ont
du mal à faire financer leurs programmes de terrain par les
bailleurs de fonds institutionnels et limitent donc leurs actions
au volume de fonds propres dont elles disposent, mais le montant
des fonds affecté à ces missions “ oubliées
” entre en concurrence avec toutes les dépenses mises
au service de la croissance de l’institution en tant que telle.
L’humanitarisation de l’aide a ainsi fait la fortune
des ONG, principales bénéficiaires des distorsions
de la coopération Nord-Sud dans le contexte de la mondialisation,
en même temps qu’elle contribuait à affaiblir
les acteurs traditionnels du développement que sont les Etats
et les agences d’aide institutionnelles, avec pour résultat
de marginaliser un peu plus toutes les populations certes pauvres
mais non en situation de “ catastrophe humanitaire ”,
qui sont pourtant censées être les principales cibles
de la solidarité internationale.
Les ONG sont ainsi devenues de très puissants acteurs sur
la scène internationale, à la mesure de leur capacité
à mobiliser médias, opinions publiques et financements.
Du terrain aux idées, l’apparition de nouveaux
terrains d’action
Ce succès des ONG est aussi en train de les
piéger dans ce qui fondait leur force et leur légitimité
: leur présence sur le terrain. La tendance du monde, comme
au temps de la Guerre froide mais pour d’autres raisons, est
à se refermer. Un grand nombre de régimes privent
de plus en plus les ONG de l’accès aux victimes, parce
qu’ils redoutent la publicité négative que ces
acteurs privés risquent de propager quant à leurs
méthodes musclées de contrôle des populations.
Ils créent leurs propres structures, conditionnent l’octroi
de l’aide humanitaire à des accords qui exigent tant
d’allégeances de la part des ONG que les plus rigoureuses
d’entre elles préfèrent renoncer à intervenir
plutôt que renier leurs principes d’indépendance,
de neutralité, de libre choix des lieux, des méthodes
et des bénéficiaires des interventions.
Le nombre des zones géographiques où les financements
institutionnels restent élevés et la présence
des ONG aisée est conditionné par des intérêts
commerciaux ou géopolitiques étatiques, ce qui pousse
les Etats donateurs ou les agences qu’ils financent à
soumettre ces financements à des “ accords-cadres ”
et autres manifestations de leur volonté d’encadrement
de l’aide humanitaire. La conséquence la plus claire
de cette tendance est de menacer les ONG de se transformer, malgré
elles et à leur insu, en sous-traitants de la puissance publique,
comble de l’horreur pour des mouvements qui justifient leur
existence et leur légitimité auprès de leurs
membres par une indépendance affirmée haut et clair.
Face à cette fermeture progressive de leur espace d’action
opérationnelle, les ONG ont compris depuis quelques années
qu’elles existeront sur la scène internationale plus
parce qu’elles mènent des combats contre les inégalités,
la violence et les dictatures, que pour leurs programmes de terrain,
dont, certes, l’efficacité matérielle en situation
d’urgence ne peut être contestée, mais qui débouchent
rarement sur une amélioration durable de la situation des
bénéficiaires si le contexte institutionnel, sur lequel
elles ont peu de moyens d’action directs, ne change pas.
La nécessité absolue dans laquelle elles se trouvent
de rechercher sans cesse de nouveaux financements pour continuer
d’exister les pousse à se doter de professionnels de
la communication, qui ne sont en général pas issus
de l’humanitaire, mais ont appris leurs techniques de marketing
dans le monde de l’entreprise marchande (auxquelles, de fait,
les ONG ressemblent de plus en plus par leurs budgets d’intervention
et leurs méthodes de management). Ces nouveaux directeurs
de la communication, auxquelles elles assignent la tâche de
répondre à la croissance de leurs besoins de financement
dans un contexte que la prolifération du nombre d’ONG
rend de plus en plus concurrentiel, leur tiennent un langage clair
et unanime : sans “positionnement ” clair sur la scène
de plus en plus fournie des acteurs transnationaux, sans “
message ” fort à adresser à tous ceux qui sont
susceptibles de les financer, pas d’accès aux ressources
des donateurs et des médias, donc pas de survie possible.
Ce discours, exactement identique à celui du monde marchand,
rencontre les questionnements des acteurs des ONG, préoccupés
par les difficultés croissantes qu’ils rencontrent
dans l’accès aux victimes. Fonder une légimité
sur la seule pertinence des programmes de terrain auprès
des “ victimes ” (de la faim, de la misère, de
la guerre....) ne suffit plus, en effet, à justifier l’existence
d’institutions dont la salle d’attente, potentiellement
remplie de deux milliards d’êtres humains, se révèle
de plus en plus vide au fur et à mesure que les régimes
oppresseurs comprennent qu’ils ont tout à gagner à
poser des conditions inacceptables à l’action humanitaire.
Et comme les principales victimes de “ catastrophes humanitaires
” se trouvent précisément là où
les violences sont les plus fortes, donc où sévissent
les régimes les plus infréquentables, la dénonciation
des oppresseurs aboutit à empêcher d’intervenir
auprès de leurs victimes. L’équation devient
insoluble... sauf à précisément décider
d’enfourcher le terrain des droits de l’homme et de
ce que les juristes qualifient d’ “ interventions immatérielles
”.
C’est ainsi que les ONG sont passées de l’action
de terrain à l’action idéologique. Constatant
les impasses des missions de secours et les dysfonctionnements de
la libéralisation, un grand nombre d’entre elles sont
nées ou ont réorientées leur action au cours
de la dernière décennie en utilisant les outils de
la mondialisation pour fédérer les bonnes volontés
dans des combats pour la défense des droits de l’homme,
une meilleure répartition des richesses, une plus grande
justice internationale, qui leur permettent de déployer de
nouveaux espaces d’action. Le succès de la formule
est indéniable : de Seattle à Gênes, les forces
de l ’ ”anti-mondialisation ” deviennent chaque
fois plus importantes. La puissance de ces nouvelles structures
est à la mesure de la force de leur message, car elles canalisent
tous les “ décus ” du militantisme traditionnel
au service d’un engagement politique, et recrutent tous ceux
auquel la richesse autosatisfaite du monde développé
donne mauvaise conscience mais qui constatent en même temps
les limites d’une action concrète de terrain au service
du développement.
Des entreprises de fait passées maîtresses
dans l’art de la communication
Pourtant, le contexte de l’élaboration
des causes défendues par ces mouvements est rarement le fruit
d’une lente maturation politique, mais plutôt le résultat
d’un bricolage, constitué de l’alliance entre
des recommandations de professionnels de la communication soucieux
de dégager des messages “ vendeurs ” pour leur
institution, des attentes des volontaires de terrain déçus
par le faible impact de leurs programmes d’aide, et des travaux
d’experts utilisés partiellement, pour la part qui
permet de coller aux attentes formulées par l’institution.
Les ONG savent que seul le spectaculaire est payant sur le plan
médiatique. Elles ont donc tendance à privilégier
les causes visibles et les “ bonnes victimes ”. Dans
cette nouvelle échelle de valeurs, l’enfant incarne
au sommet l’icône parfaite, détachée de
tout contexte culturel et social, tandis que tout en bas figure
le fast-food d’origine américaine, repoussoir idéal
quand bien même il ferait travailler le paysan français
et offrirait des services de proximité apprécié
par les familles.
Si entre les mouvements associatifs de la dernière vague
et les partis politiques traditionnels dont sont issus les représentants
élus du peuple, la mésentente est souvent profonde
et réciproque (sauf en période pré-électorale),
c’est parce que les mots d’ordre des premiers prennent
rarement en compte les contraintes auxquelles sont confrontés
les seconds. La complexité du réel s’accommode
mal des solutions toutes faites prônées par ceux qui
ne sont pas chargés de les mettre en application. Les “
politiques ” reprochent aux “ associatifs ” leur
méconnaissance profonde des pesanteurs auxquelles se heurtent
ceux qui veulent faire changer les choses en portant forcément
atteinte à des intérêts acquis, à des
rentes de situation. La sanction électorale ne menace nullement
les “ associatifs ” qui peuvent, en toute impunité,
recommander les solutions les plus inapplicables possibles : exiger
que des dettes soient annulées en imputant la seule responsabilité
de leur fardeau à des prêteurs forcément intéressés
et inconséquents ; exiger l’ouverture des marchés
du Nord aux produits en provenance du Sud sans avoir à gérer
la reconversion des milliers de sinistrés de l’industrie
textile et sidérurgique et la mise sur le carreau dans des
régions transformées en friches industrielles de millions
d’ouvriers non qualifiés ; exiger - une fois de plus
- la mise en oeuvre d’une taxe sur les transactions internationales
sans que soit clairment explicité les conditions de sa mise
en oeuvre et de son affectation. ...
Ainsi, si les causes défendues par ces nouveaux héraults
auto-proclamés d’un monde plus juste que sont les ONG
“ nouvelle génération ” sont justes, forcément
justes, elles sont aussi parfois irresponsables et souvent inapplicables.
Leur simplicité, qui leur vaut un tel capital de sympathie,
qui leur permet de rallier tant d’indécis et de mécontents
- “ enfin une solution claire et que tout le monde comprend
aux drames de ce monde ” - est précisément ce
qui les rend concrètement inapplicables. Car cette simplicité
a la lisibilité du slogan sans la complexité du programme
destiné à être concrètement mis en oeuvre.
Maîtresses dans l’art de la communication, les ONG n’ont
pas à subir les conséquences de leurs mots d’ordre.
La rentabilité de leur positionnement est immédiate.
Elle se mesure en nombre d’adhérents, donc de cotisations,
en visibilité médiatique pour leurs dirigeants, en
audience dans les meetings. Se nourrissant d’une culture d’opposition,
les ONG ont fait des Etats et des entreprises leurs principaux ennemis,
ceux qui produisent de la norme et ceux qui produisent des richesses
sont également dénoncés comme nuisibles. Les
coupables à abattre, pour ces nouveaux justiciers qui n’ont
de compte à rendre qu’à eux-mêmes, sont
ceux qui précisément leur ont permis de croître
et de se développer. D’une part en bénéficiant
de la sécurité d’un monde producteur de normes,
contrairement aux territoires livrés aux mafias et à
la loi du plus fort, dans lesquels elles ont de plus en plus de
mal à intervenir - les ONG participent ainsi sans même
s’en rendre compte au grand mouvement de libéralisation
mondiale où ceux qui produisent de la norme doivent voir
leur champ de compétences le plus restreint possible. D’autre
part en s’alimentant des fonds alloués directement
(fonds institutionnels et d’entreprises) ou indirectement
(dons des donateurs, la plupart salariés ou retraités)
par ceux-là même qu’elles villipendent.
Au final, la question peut se poser de savoir si les buts réels
des ONG, leur motivation profonde, sont vraiment de voir progresser
la justice et l’équité. Ou si elles poursuivent
d’abord la pérennisation de leur existence en tant
qu’institutions dont il s’agit de renforcer les comptes
et d’assurer la croissance. Si aucun scandale financier ne
vient les faucher en plein vol, il est marquant de constater qu’elles
sont en train de suivre toutes à peu près la même
évolution que les agences gouvernementales et internationales
qu’elles dénoncent : tendance au grossissement et à
la bureaucratisation, démultiplication des circuits de décision,
niveaux de rémunérations en hausse constante ((justifiée
par la nécessité de se “ professionnaliser ”),
comparables voire supérieurs aujourd’hui à ceux
du secteur privé, qui ne vit pourtant pas, lui, de la charité
publique.
Les ONG sont ainsi devenues de fait des entreprises, mais elles
défendent avec la plus grande détermination le maintien
de leur statut associatif, qui leur permet de bénéficier
de niches fiscales, les exemptant d’impôts sur des bénéfices
pourtant réels - il n’est qu’à voir le
niveau de “ provisions ” atteint dans le budget des
plus grosses d’entre elles - , et d’exhiber à
destination des donateurs des administrateurs bénévoles,
qui servent de faux-nez pour une nomenklatura au statut plus que
confortable, tandis qu’à la base, les volontaires de
terrain travaillent dans des conditions souvent pénibles,
soutenus par la conviction de milliers de petits donateurs de participer
à une juste cause.
* Géographe et économiste,
Sylvie Brunel enseigne à l’Institut d’Etudes
Politiques de Paris et travaille depuis près de vingt ans
dans le milieu des organisations humanitaires, de la coopération
et du développement, sujets sur lesquels elle a publié
une vingtaine d’ouvrages. Cet article a été
déjà été publié dans le n°305
des Cahiers Français consacré à “ Mondialisations
et inégalités ”, publié par la Documentation
française en nov-déc 2001 et dirigé par Yves
Léonard.

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