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Ordre de Malte / Ordine di Malta
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Ordre de Malte / Ordine di Malta - Commentaires




01) Le mandat


-Historiquement, l'Ordre de l'Hôpital de Saint Jean de Jérusalem a d'abord été une œuvre caritative et religieuse avant de se militariser dans le cadre d'une règle élaborée entre 1126 et 1130. A ses débuts, il a affirmé sa vocation humanitaire en soignant des victimes de toutes sortes, y compris des musulmans ou des excommuniés, et pas seulement des chrétiens. En dépit des admonestations du clergé catholique, son approche correspondait en fait au contexte composite de l'époque. Paradoxalement, relève Arthur Carl Breycha-Vauthier, l'Ordre a en effet été établi en Terre Sainte sur la base des prescriptions du droit islamique encadrant la création de fondations pieuses (waqf). A Malte, il a ensuite continué de prodiguer des soins à des musulmans. A La Valette, cependant, sa " Sacrée Infirmerie " leur était interdite, tandis que les chevaliers se spécialisaient dans la capture d'esclaves. De plus, l'Ordre n'a plus du tout mené d'activités médicales entre la perte de son territoire en 1798 et la réouverture d'un hôpital à Naples vers 1850. Après la Révolution française et son déménagement à Rome, qui plus est, il s'est progressivement laïcisé et sécularisé à mesure qu'il perdait de sa cohérence doctrinale et qu'il renonçait à toute vie conventuelle. Au 20ème siècle, c'est en réalité grâce à ses associations nationales et civiles qu'il a été sauvé de l'extinction et qu'il a pu obtenir un statut en droit international. Selon Charles d'Olivier Farran, ceci le distingue fondamentalement d'autres ordres de chevalerie comme les Teutoniques, qui, après avoir exercé une souveraineté quasi-étatique sur la Prusse jusqu'en 1525 et la Livonie jusqu'en 1561, ont perdu toutes leurs terres et n'ont pas réussi à se moderniser pour survivre institutionnellement à l'épreuve de la formation d'Etats-nations. A l'époque, la Réforme protestante leur a ainsi porté un coup fatal en les empêchant d'élargir leur recrutement au-delà des pays de langue allemande.
 
-Aujourd'hui, " l'Ordre souverain militaire hospitalier de Saint Jean de Jérusalem, dit de Rhodes, dit de Malte ", son intitulé officiel, continue de se réclamer du lointain passé des croisades. Il revendique notamment une fondation en 1113, ce qui en ferait un précurseur de la Croix-Rouge, voire la plus vieille organisation humanitaire encore active de nos jours. De par sa croix et ses couleurs rouge et blanche, son drapeau évoque d'ailleurs l'emblème du CICR (Comité international de la Croix-Rouge). L'Ordre a effectivement été un précurseur en matière médicale. Au cours de sa longue histoire, il a en effet établi de nombreux dispensaires de santé et ouvert de véritables hôpitaux à Jérusalem, Acre, Rhodes et Malte. En 1523 au moment de la chute de Rhodes, encore, il inaugurait le premier navire-hôpital destiné au transport des blessés de guerre, en l'occurrence sur la caraque Santa Maria. Mais cette spécificité s'est progressivement diluée à mesure que ses associations nationales diversifiaient leurs activités dans le domaine social. De plus, son statut para-étatique et diplomatique n'a pas toujours facilité son inscription dans le champ humanitaire. En octobre 1950 et décembre 1962, par exemple, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) lui a refusé par deux fois le statut d'observateur qu'il réclamait en tant qu'Etat et non comme ONG, avant d'être finalement autorisé à assister aux sessions plénières traitant des sujets qui le concernaient.
 
-L'Ordre n'en apparaît que plus hybride. D'un côté, il se présente ainsi comme un Etat souverain qui veut siéger avec les gouvernements dans les instances internationales, même s'il n'a ni population ni territoire. De l'autre, il accepte d'être placé aux côtés de la Croix-Rouge pour participer en tant qu'organisation humanitaire à des négociations qui, dans le cadre de la Société des Nations, aboutiront par exemple à la création d'une Union internationale de secours en juillet 1927. En vertu de la Convention de Genève de juillet 1929, les associations nationales de l'Ordre sont en l'occurrence censées bénéficier de la protection dévolue aux sociétés de la Croix-Rouge. Mais en pratique, elles ont simplement un statut d'ONG. Lors des conférences internationales, par exemple, elles sont représentées par le Grand Maître de l'Ordre, et non par des représentants nationaux. Ni ONG ni Etat, l'Ordre cultive l'ambiguité à cet égard. Bénéficiant d'un privilège d'extraterritorialité, d'une position d'observateur à l'ONU et d'un statut de représentant permanent à la Commission européenne, il peut en effet se substituer à une puissance protectrice dans le droit international humanitaire. De plus, il a le droit d'en appeler à la Cour internationale de justice à La Haye en cas de litige avec un autre Etat. La différence avec le CICR, dont le statut repose sur les Conventions de Genève, est que la reconnaissance internationale de l'Ordre se fonde davantage sur des relations bilatérales et coutumières entre les Etats.
 
-Dans un tel contexte, la dimension humanitaire des chevaliers de Malte s'apprécie au cas par cas, suivant les séquences historiques, les zones d'intervention, leur environnement socio-politique et les statuts juridiques de diverses entités qui forment un ensemble d'une complexité inouie. Selon les historiens Joseph Delaville Le Roulx et Henri-Charles de Zeininger, le principal but de l'Ordre a toujours été de soigner les malades. A certaines périodes, la fonction militaire a cependant prévalu sur les vocations religieuse et caritative. L'Ordre, pourrait-on ajouter, s'est en fait militarisé pour, entre autres, protéger ses œuvres hospitalières des attaques des musulmans en Terre Sainte. A Malte, il s'est ensuite étatisé sous la protection, d'abord de l'Espagne, puis de la France, et enfin de l'Italie et du Saint-Siège quand il a été chasssé de l'île. Une fois revenu à la vie " civile ", en revanche, il s'est replié sur des activités humanitaires, associatives et laïques afin de sauver une organisation archaïque et menacée d'extinction après son déménagement à Rome.
 
-Aujourd'hui, l'Ordre, préfère faire référence à la fondation de l'Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem plutôt qu'à de vagues prétentions sur la souveraineté de Malte. Dans sa charte constitutionnelle du 8 décembre 1956, il se donne ainsi " pour mission spéciale " d'apporter " assistance aux blessés de guerre et aux victimes de calamités extraordinaires ". Mais il ne prend pas soin de préciser son souci d'impartialité. Il faudra attendre sa charte constitutionnelle du 27 juin 1961 pour qu'il affirme publiquement sa volonté d'aider les victimes de catastrophes " sans distinction de religion, de race, d'origine ou d'âge ". L'orientation de sa branche humanitaire, Malteser International (MI), est plus claire à cet égard. Elle se déploie surtout dans le champ médical. En 2021, par exemple, les programmes de santé absorbaient 50% de ses ressources opérationnelles, essentiellement au Moyen Orient, en Afrique et en Asie.
 
-Les associations nationales, elles, sont beaucoup plus directement impliquées dans des activités sociales sur leur propre territoire. Profondément attachées à leur histoire, beaucoup d'entre elles se pensent d'abord comme un ordre religieux et ne souhaitent pas devenir des ONG laïques, à la différence du Secours catholique ou de CRS (Catholic Relief Service) au sein du mouvement des Caritas. Dans son rapport d'activités de l'année 2023, le président de l'Ordre de Malte France, Cédric Chalret du Rieu, disait ainsi ne pas faire " de l'humanitaire " mais exercer " la charité " et servir " Dieu ". L'objectif est de concilier les impératifs professionnels et les engagements religieux d'une organisation caritative qui ne veut pas s'empêcher de recruter du personnel compétent en dehors du clergé, y compris des musulmans dans les hôpitaux établis en terre d'islam. Les membres du conseil d'administration de l'Ordre de Malte France sont néanmoins tenus d'être des catholiques baptisés et confirmés, à l'exclusion, donc, des personnes divorcées, des concubin(e)s et des homosexuel(le)s. Les bénévoles, quant à eux, doivent signer une charte qui les invite à prier et qui les engage à respecter les valeurs chrétiennes. En 2022, une révision des statuts devait d'ailleurs confirmer la dimension religieuse de l'Ordre de Malte France.
 
-A l'occasion, les associations nationales interviennent aussi dans des situations d'urgence à l'étranger, par exemple lors de la guerre au Darfour en 2004, de tremblements de terre au Pakistan en 2005, à Java en 2006, à Haïti en 2010 et au Népal en 2015, ou bien encore lors d'inondations à Tabasco au Mexique en 2007 ou d'un cyclone en Birmanie en 2008 et à Madagascar en 2017. Les Allemands et les Français sont les plus actifs à l'international, suivis de très loin par les Britanniques et les Italiens. En pratique, les engagements outre-mer varient beaucoup d'une organisation à l'autre. Ainsi, ils représentaient jusqu'à 40% du budget de l'Ordre de Malte en France en 1992, contre 4% du côté allemand dix ans plus tard. Mais ces différences tiennent en grande partie à la diversité des structures en place dans chaque pays. Plus riches que leurs homologues français, les chevaliers allemands disposent en effet de leur propre organisme de secourisme à l'étranger, Malteser Auslandsarbeit, dont le budget est séparé de celui de leur association nationale. En valeur absolue, ils dépensent en réalité plus d'argent à l'international que les Français, à hauteur de 30 millions d'euros au tout début des années 2000, contre 15 outre-Rhin, pour des budgets totaux de 800 et 50 millions d'euros respectivement. Depuis lors, les engagements outre-mer de l'Ordre de Malte France sont de toutes façons tombés à 12% du budget de l'organisation au cours des années 2010, 11% en 2020.