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Ordre de Malte / Ordine di Malta
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Ordre de Malte / Ordine di Malta - Commentaires




03) Le fonctionnement en réseau


-Depuis Rome, le fonctionnement en réseau de l'Ordre de Malte s'apprécie à quatre niveaux : l'organisation de ses prieurés et de ses ambassades à l'étranger, ses relations avec les associations nationales, le regroupement de ses initiatives caritatives et la collaboration avec d'autres institutions humanitaires. Historiquement, le mouvement a d'abord été assez centralisé lorsque ses grands maîtres basés à Jérusalem, Chypre, Rhodes ou Malte percevaient les dons des commanderies d'Europe. Il est aujourd'hui beaucoup plus destructuré.
 
-Côté catholique, l'Ordre compte à présent six grands-prieurés historiques : Rome, la Lombardie-Vénétie, Naples et la Sicile, l'Autriche et, reconstitués plus récemment, la Bohème et l'Angleterre. En parallèle existent aussi des ordres frères et dissidents, passés au protestantisme du temps de la Réforme et maintenant regroupés au sein d'une Alliance basée à Berne en Suisse. Ceux-ci comptent, entre autres, le Johanniterorden en Allemagne, en Suède et en Hollande, le Johanniterorden Riddeskapet i Finland en Finlande, l'Order of the Hospital of Saint John of Jerusalem en Grande-Bretagne, l'Association de l'Ordre de Saint-Jean en France, la Genossenschaft der Johannitter en Suisse et le Johannitarend Magyar Tagozata en Hongrie.
 
-Aux grands-prieurés catholiques de l'Ordre de Malte s'ajoutent des associations nationales qui étaient au nombre de 13 en 1954, 47 en 2014 et 48 en 2018. Celles-ci existent en Allemagne depuis 1867, au Royaume-Uni depuis 1876, en Italie depuis 1877, en Espagne depuis 1881, en France depuis 1891, au Portugal depuis 1899, aux Pays-Bas depuis 1911, en Pologne depuis 1920, aux États-Unis depuis 1927, en Hongrie depuis 1928, en Belgique depuis 1930, en Irlande depuis 1934, en Argentine et au Pérou depuis 1951, au Canada, à Cuba et au Mexique depuis 1952, au Brésil depuis 1956… ou encore en Albanie depuis 1995. L'Ordre dispose également de délégations, par exemple en Colombie et aux Philippines. Des corps de secouristes complètent le dispositif et ont été regroupés initialement au sein de l'ECOM (Emergency Corps of the Order of Malta) en 1992, puis dans le cadre de MI (Malteser International) depuis 2005.
 
-Juridiquement, les associations nationales sont approuvées par un décret du Grand Maître après un vote délibératif du Conseil souverain, qui réunit le Conseil de Gouvernement et le Chapitre Général. Le choix de leurs présidents et de leurs conseils d'administration doit également être confirmé par Rome. Mais leurs propriétés sont parfois inscrites au nom, tantôt du grand magistère, tantôt des prieurés. Il n'y a pas de statuts standards en vue d'éviter les conflits de droit avec les législations de chaque pays, pas plus d'ailleurs qu'il n'existe de règles communes sur les quartiers de noblesse requis pour avoir le titre de chevaliers dans les différentes associations nationales. En vertu d'un jugement rendu par un tribunal du Vatican en janvier 1953, il a un moment été envisagé que les associations nationales de l'Ordre constituent une sorte de prolongement du Saint Siège à l'étranger, placées indirectement sous l'autorité du pape via le siège de l'organisation à Rome. Dans certains pays, la charte constitutionnelle de décembre 1956 prévoyait également de leur substituer les grands prieurés d'autrefois. A l'époque, seules les associations nationales implantées dans les provinces historiques de l'Ordre avaient un droit d'élection pour désigner le grand maître au pouvoir à Rome, les sous-prieurés d'Amérique du Nord et du Sud étant relégués à une fonction purement consultative.
 
-Depuis lors, les tentatives de standardisation des différentes composantes de l'Ordre n'ont jamais abouti. En Italie, par exemple, l'association nationale des chevaliers de Malte est mandatée par les trois grands prieurés de Rome, de la Lombardie-Vénétie et de Naples et de la Sicile. L'Angleterre et l'Allemagne proposent un autre cas de figure. Dans ces pays, l'Ordre reconnaît en l'occurrence une association catholique par prieuré, à l'exception, donc, de leurs pendants protestants. Les différences sont tout aussi marquées sur le plan des effectifs et des budgets. En termes de ressources humaines, la France a pendant longtemps constitué la plus importante association nationale, à une époque où elle comptabilisait près de la moitié des volontaires au service du mouvement. Beaucoup plus riche, son homologue allemande comptait en revanche davantage d'employés salariés. L'association américaine, quant à elle, recensait le plus grand nombre de chevaliers laïcs. Mais elle était peu active sur le plan social, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur du territoire des Etats-Unis.
 
-Au final, toutes ces entités constituent un ensemble très hétéroclite sur lequel Rome exerce en réalité un contrôle assez lâche, notamment concernant les finances. Selon Henry Sire, c'est seulement en 1991 qu'un Conseil restreint de l'Ordre a vainement demandé aux associations nationales de procéder à un inventaire précis et exhaustif de leurs ressources. La coordination reste un problème et ces dernières reprochent souvent à Rome de ne pas toujours leur fournir l'appui diplomatique nécessaire au déploiement de leurs activités humanitaires à l'étranger. Aujourd'hui, les regroupements d'initiatives caritatives constituent les seuls exemples achevés d'homogénéisation du mouvement au niveau international. On en compte au moins trois : le CIOMAL (Comité International de l'Ordre de Malte), MI (Malteser International) et le CHIOM (Comité hospitalier international de l'Ordre de Malte). Créé en 1958 et basé à Genève à la suite d'une conférence internationale organisée par l'Ordre pour la défense et la réhabilitation sociale des lépreux, le premier regroupe 17 organisations et a été l'un de membres fondateurs en 1966 de la Fédération Internationale des Associations contre la Lèpre, l'ILEP (International Federation of Anti-Leprosy Associations). Le CIOMAL vise en l'occurrence à mieux coordonner les initiatives d'aide aux lépreux et a été remplacé par en 1999 par une Fondation qui a élargi son mandat aux handicapés et aux victimes du sida.
 
-Avec deux sièges à Cologne et à New York, l'ONG Malteser International a quant à elle été lancée avec 19 associations nationales en 2004. Elle en comptait 20 en 2008, 23 en 2010 et jusqu'à 27 en 2016. Montée à l'initiative des chevaliers allemands et de leur organisme de secourisme à l'étranger, Auslandsarbeit, elle regroupe notamment des Autrichiens, des Belges, des Tchèques, des Canadiens, des Britanniques, des Irlandais, des Italiens, des Hollandais, des Polonais, des Portugais, des Suisses et les trois associations des États-Unis. Créé en 2005, le CHIOM (Comité hospitalier international de l'Ordre de Malte) est, quant à lui, censé coordonner l'aide humanitaire du mouvement aux côtés des volontaires de Malteser international. Mais il n'a pas vocation à empêcher les associations nationales de continuer à gérer leurs propres œuvres caritatives en partenariat avec les établissements parapublics de leurs pays respectifs. A l'occasion, celles-ci peuvent aussi poursuivre ou entreprendre des propres programmes à l'international sans se concerter avec leurs homologues.
 
-En principe, les différentes composantes du mouvement ne sont pas censées se concurrencer. Malteser International et l'Ordre de Malte France, par exemple, se répartissent les tâches et les zones géographiques en fonction de leurs compétences et de leurs spécialisations, avec les secours de première urgence et l'Afrique anglophone pour la première et les services hospitaliers et l'Afrique francophone pour le second, ceci sans compter sur les interventions des chevaliers américains en matière d'eau, d'hygiène et d'assainissement. De tels arrangements permettent parfois de travailler de part et d'autre des lignes de front, comme en Syrie après 2011 avec les Français du côté du gouvernment et les Allemands du côté des rebelles. Il n'en demeure pas moins que la complexité de l'architecture institutionnelle du mouvement peut singulièrement compliquer la tâche en obligeant à signer plusieurs conventions entre l'Etat de l'Ordre de Malte à Rome et son homologue gouvernemental dans un pays en développement, d'une part, et une association nationale et un ministère de la santé ou des affaires humanitaires, d'autre part.
 
-L'Ordre, enfin, coopère souvent avec d'autres institutions humanitaires, notamment dans le cadre des réseaux de la Caritas et de la Croix-Rouge. Dès 1869 à Berlin, il a par exemple participé à la deuxième conférence internationale des Croix Rouges qui a précisé le partage des tâches du mouvement entre les activités civiles en temps de paix et les secours en cas de guerre. Au fil du temps, les rapports avec les sociétés nationales de la Croix-Rouge se sont aussi institutionnalisés, y compris du côté protestant en Grande-Bretagne ou au Canada. En 1950, un accord devait ainsi répartir assez précisément les fonctions assumées par la Brigade des ambulanciers de Saint-Jean, la Saint John Ambulance Brigade, et la CRCS (Canadian Red Cross Society). Au niveau de chaque pays, les associations nationales de l'Ordre ont par ailleurs tissé des relations privilégiées avec certaines ONG comme Americares, une organisation fondée par des chevaliers de Malte et très marquée à droite du temps de la guerre froide, en particulier en Amérique latine. Des collaborations ponctuelles existent également avec leurs pendants protestants, qui sont généralement connus sous le nom d'ordres de Saint-Jean.