Ordre de Malte / Ordine di Malta - Commentaires
04) Les financements
-Pendant longtemps, les œuvres hospitalières et les garnisons établies en Terre Sainte se financent essentiellement grâce à l'aumône et aux revenus fonciers de commanderies qui se concentrent à l'époque dans le nord de la France, l'est, le Massif central, la Savoie et la Provence, ainsi que la Catalogne, le nord du Portugal, la Lombardie, la Toscane et la Rhénanie. La redistribution des recettes, elle, est très tôt encadrée par l'article 5 de la règle de l'Ordre, édictée en 1153, tandis que les donations les plus importantes nécessitent l'approbation du pape. Mais au XIVè siècle, la dévolution des biens des Templiers bouleverse l'équilibre financier de l'institution, qui s'enrichit considérablement à mesure qu'elle devient un gros propriétaire foncier. Ses domaines en Europe, qui prennent le nom de preceptoreries ou de commanderies, se modernisent alors sous la direction de commandeurs ou de baillis appelés magister, praeceptor ou bajulus. Ceux-ci sont notamment chargés de percevoir et renvoyer au grand maître une contribution, le responsion, qui équivaut à environ 15% des revenus d'une commanderie.
-A l'époque, les ressources de l'Ordre ne servent pas qu'à mener des activités caritatives. Elles financent également des opérations militaires et une guerre de course qui, en mer Méditerranée, confine souvent à de la piraterie maritime. La question de la dimension humanitaire de l'organisation n'en devient que plus brûlante à l'approche de la Révolution française. Henri-Charles de Zeininger estime que plus d'un tiers du budget de l'Ordre dépensé à Malte est encore consacré à des œuvres de bienfaisance à la fin du XVIIIème siècle. Il faudra toutefois attendre la fin du XIXème siècle pour que l'émergence d'associations nationales confirme la vocation caritative des descendants des Hospitaliers de Jérusalem, en particulier dans le domaine de la lutte contre la lèpre.
-A Rome, le coût d'entretien d'un appareil étatique ne continue pas moins d'obérer les capacités humanitaires de branches devenues de facto des ONG. Aujourd'hui, déplore Philippe du Puy de Clinchamps, " l'ordre dit de Malte dépense surtout ses forces pour des questions de préséances et dans des querelles intestines. " Bien souvent, qui plus est, il monnaie ses décorations et ses grades auprès de riches hommes d'affaires désireux d'acquérir des titres de noblesse, d'où une inflation du nombre de chevaliers, passé de 3 000 en 1961 à 13 500 en 2021. " On sait, explique par exemple Philippe du Puy de Clinchamps, qu'après avoir exigé seize quartiers de noblesse, c'est-à-dire la noblesse des seize trisaïeuls du futur chevalier, l'ordre de Malte ramena cette exigence à huit quartiers. Mais il est des accommodements avec le ciel. Il reste permis de racheter un défaut de noblesse par quelque aumône ; et Malte accueille ainsi dans son sein des chevaliers aux quartiers quasi tous roturiers ".
-En dépit des efforts de transparence financière de certaines associations nationales, les descendants des Hospitaliers de Jérusalem continuent par ailleurs d'être l'objet de suspicions car ils ont souvent été confrontés aux abus d'usurpateurs qui ont levé des fonds au nom d'ordres de pacotille. A plusieurs reprises en 1935, 1953, 1970 et 1976, le Vatican a ainsi dû condamner publiquement des organisations frauduleuses qui se faisaient passer pour héritières des chevaliers de Malte, à l'exemple de l'Ordre de Shickshinny en Pennsylvanie ou de l'Ordre Von Brancovan dans l'Etat de New York. Aucun pays n'a été épargné. Parmi les escrocs les plus célèbres dans ce domaine, on peut notamment citer les cas d'Alex Brieyer en Belgique, d'Ivan Markovics et Robert Bassaraba de Brancovan Khimchiachvili aux Etats-Unis, ou bien encore de Dieter Schweiger en Allemagne.
-Les associations nationales du véritable Ordre de Malte, elles, n'ont pas non plus échappé aux polémiques quant à leurs sources de financements, qui proviennent pour beaucoup des pouvoirs publics lorsqu'il s'agit de mener des programmes sociaux dans leur pays. A l'étranger, on a ainsi reproché aux chevaliers français d'avoir accepté des dons et un soutien logistique de la compagnie pétrolière Total pour venir en aide aux victimes du typhon Nargis en Birmanie en 2008. A l'époque, d'autres ONG comme la section suisse de MSF (Médecins sans frontières) ont en effet refusé d'être associées à un groupe incriminé par la justice française pour avoir demandé à l'armée birmane d'évacuer manu militari les populations civiles qui gênaient la construction d'un gazoduc.
-A l'occasion, des chevaliers de Malte ont également été critiqués pour leur proximité financière avec les pouvoirs publics, notamment aux Etats-Unis avec les stratèges de Washington en charge de la lutte contre les mouvements d'inspiration marxiste en Amérique latine du temps de la guerre froide. En Europe, beaucoup d'associations nationales sont en l'occurrence devenues des prestatataires de services sociaux pour le compte des autorités. L'Ordre de Malte France, par exemple, a vu la part de ses financements publics augmenter d'environ un tiers de son budget au début des années 1990 à plus de la moitié au cours des années 2000 et 2010. Déjà habituée à quêter sur le parvis des églises à la sortie de la messe du dimanche, l'organisation s'est dotée en 1992 d'une fondation afin de développer sa collecte de fonds, en particulier sous la forme de legs. Mais ces efforts n'ont pas inversé la tendance. Aujourd'hui, la structure financière de l'Ordre de Malte France est beaucoup plus dépendante des pouvoirs publics. Elle n'est plus comparable à la situation de 1992, quand les dons restant à valoriser constituaient une réserve de 342 millions de francs, près de trois fois un budget de 113 millions de francs cette année-là.
-A l'échelle globale, la section allemande, Malteser Hilfsdienst, est, de loin la plus riche des associations nationales de l'Ordre. Cela tient, entre autres, aux spécificités de son histoire au sortir de la Seconde Guerre mondiale. A l'époque, les Alliés voulaient en effet éviter une trop grande concentration de pouvoirs entre les mains d'un Etat en cours de reconstruction et de dénazification. Ils ont donc confié à Malteser Hilfsdienst d'importantes missions de protection civile et de secourisme qui en ont fait la quatrième plus grosse organisation du pays dans ce domaine, après la Croix-Rouge, les Samaritains de l'ASB (Arbeiter-Samariter-Bund Deutschland) et les Protestants de l'Ordre de Johanniter. Au fil des ans, les chevaliers allemands ont également su développer et moderniser leurs méthodes de collectes de fonds. S'inspirant du modèle britannique du DEC (Disasters Emergency Committee), ils ont ainsi participé en 2001 au montage d'une structure, l'ADH (Aktion Deutschland Hilft), qui vise à centraliser et à répartir les appels à la générosité du public afin d'éviter toute concurrence inutile entre différentes ONG humanitaires dans les médias. Au début des années 2010, Malteser est alors devenu le deuxième plus gros bénéficiaire de l'ADH, après World Vision mais avant CARE (Cooperative for Assistance and Relief Everywhere), l'ADRA (Adventist Development and Relief Agency) ou l'ASB (Arbeiter-Samariter-Bund Deutschland).
-Certes, la section allemande et catholique de l'Ordre de Malte demeure tributaire des pouvoirs publics, qui financent l'essentiel de Malteser International. Bien que plus pauvre, son homologue française bénéficie à cet égard d'une flexibilité parfois appréciable car ses actions à l'international sont moins dépendantes du bon vouloir de l'Etat. Mais ses collectes de fonds auprès des particuliers sont aussi limitées par les caractéristiques du public ciblé, qui donne de l'argent en faveur des minorités chrétiennes de Syrie ou d'Irak et non des musulmans palestiniens de Gaza. Ainsi, c'est surtout Malteser International qui a envoyé des secours aux victimes turcs d'un tremblement de terre en 2023.
-Les montants indiqués pour l'Allemagne dans le profil de l'Observatoire de l'action humanitaire ne concernent que les budgets de Malteser International.
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