Ordre de Malte / Ordine di Malta - Commentaires
05) La communication et le prosélytisme
-A la différence d'ONG comme MSF (Médecins sans frontières) ou le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement), les différentes associations nationales du mouvement ne sont pas engagées dans des actions de plaidoyer ou de défense des droits de l'homme. Dans un documentaire réalisé par Antoine de Meaux en 2010 et diffusé sur la chaîne de télévision TV5 Monde, le " ministre de la santé " de l'Ordre de Malte, Abrecht von Boeselager, expliquait ainsi que l'organisation assumait parfaitement sa discrétion et préférait ne pas compromettre la poursuite de ses activités humanitaires en dénonçant les exactions dont elle pourrait être témoin. Il est vrai que la communication des différentes associations constitutives du mouvement est aussi tributaire des relations diplomatiques de l'Etat de l'Ordre de Malte. Contrairement au Secours catholique, qui a pu appeler à voter en faveur du président Emmanuel Macron contre l'extrême droite en 2022, l'organisation affirme donc ne pas prendre de positions politiques, ne condamne pas les violations des droits de l'homme et s'exprime uniquement en public lorsque des projets de lois vont à l'encontre de la liberté de culte, des valeurs chrétiennes et de la doctrine de l'Egliqe catholique, par exemple à propos de l'euthanasie.
-La communication du mouvement est tout aussi sobre sur le plan financier. En tant qu'Etat, l'Ordre de Malte ne publie pas son budget, qui serait d'environ 15 millions d'euros par an, alimenté à 20 % par les contributions de ses membres et à 80 % par les revenus de ses immeubles ou de ses forêts. L'organisation ne consolide pas non plus ses comptes au niveau global. Au vu de l'imbrication transnationale de ses diverses associations de nature religieuse, caritative ou para-étatique, elle donne plutôt le sentiment d'un fouilli inextricable, d'une grande opacité. En Allemagne, par exemple, ses comptes sont dispersés dans un si grand nombre d'organisations qu'il est tout simplement impossible de les agréger pour en avoir une vision d'ensemble à l'échelle nationale. Bien que plus petite, l'association des Œuvres Hospitalières Françaises de l'Ordre de Malte (OHFOM), plus communément appelée " Ordre de Malte France ", se révèle également être d'une grande complexité. En effet, elle compte de nombreuses ramifications avec : une Fondation Française de l'Ordre de Malte créée en 1992 pour réaffirmer ses racines chrétiennes ; une Association Nationale Tutélaire Saint Jean de Malte (ANAT) créée en 1998 pour exercer des mesures de protection juridique en faveur des migrants ou des personnes sous tutelle ; un Etablissement Pharmaceutique Humanitaire de l'Ordre de Malte (EPHOM) créé en 2009 et habilité depuis 2013 à collecter et distribuer des médicaments non utilisés… En pratique, il est très difficile de savoir comment circule l'argent d'une entité à l'autre, y compris à l'étranger. A l'occasion du tsunami asiatique de décembre 2004, la Cour des comptes française avait ainsi reproché à l'OHFOM de ne pas préciser dans ses appels à la générosité du public qu'une partie des sommes reçues serait reversée à une structure internationale. Le donateur n'était donc pas en mesure de savoir qui, au final, allait recevoir et utiliser ses fonds sur le terrain.
-Dans la nébuleuse de l'Ordre de Malte, Malteser International publie certes des rapports d'activités qui répondent à peu près aux attendus des organisations humanitaires. Mais encore faut-il noter que ses états financiers consolidés comprennent les comptes de trois associations : les deux composantes allemande (Malteser International e. V) et américaine (Worldwide Relief Malteser International Americas Inc.) de MI, respectivement basées à Cologne et New York, ainsi que Malteser International Europe, une branche juridiquement dépendante de l'ONG Hilfsdienst, initialement enregistrée à Münster en 1955. De surcroît, les rapports d'activités de MI sont fort peu détaillés relativement à ceux d'organisations humanitaires plus professionnelles. Au début des années 2000, on y trouvait parfois des bilans financiers par pays et par projet. Au fil du temps, ces éléments d'information ont cependant disparu progressivement. Au mieux, les rapports d'activités de MI mentionnent désormais les principaux bailleurs de fonds des interventions de l'organisation dans un pays donné.
-Religieux et laïc tout à la fois, l'Ordre est plus prolixe lorsqu'il s'agit de mettre en évidence ses racines chrétiennes, son esprit chevaleresque et son ancrage dans la foi catholique romaine, voire ses origines miraculeuses en Terre Sainte. Historiquement, relève Fabrizio D'Avenia, les Hospitaliers ont rapidement su utiliser l'imprimerie comme un " outil de propagande " pour valoriser leurs hauts faits d'armes, solliciter le soutien financier des princes et obtenir du clergé des indulgences et des dispenses. Le siège de Rhodes en 1480 a par exemple été relaté par un vice-chancelier de l'Ordre, Guillaume Caoursin, dont le livre publié pour la première fois à Venise en 1480 et intitulé Descriptio obsidionis Rhodiae a été réédité sept fois en latin avant d'être remanié en français puis traduit en anglais, en italien, en danois et en allemand. Dans le même ordre d'idées, un juriste au service des Hospitaliers, Jacques Fontaine, a écrit un récit de la chute de Rhodes en 1522, De bello Rhodio libri tres, qui, d'abord publié à Rome en 1523, a été suivi de cinq éditions latines et de nombreuses traductions en italien, en espagnol, en allemand et en français. Le siège de Malte en 1565, lui, a donné lieu à la production de quelques cent vingt publications en latin, en italien, en français, en espagnol, en allemand et en grec. Dans un ouvrage commandité en 1617 par un chevalier à la tête du prieuré de Lombardie, Il glorioso trionfo della sacrosanta religion militare de' nobili, valorosi e invitti cavalieri di S. Giovanni Gierosolimitano detti prima Hospitalieri, e poi di Rodi, e ultimamemente di Malta, un dominicain milanais, Domenico Maria Curione d'Asso, a de son côté écrit une histoire hagiographique qui relatait notamment la création du sanctuaire de Liesse, en Picardie, par trois frères hospitaliers qui auraient miraculeusement réussi à échapper aux griffes du sultan du Caire en 1134 ; la légende connut d'ailleurs un franc succès littéraire à travers plusieurs romans et une comédie composés entre 1648 et 1705.
-A l'époque, tant les menaces ottomanes que protestantes ont ainsi amené les Hospitaliers à exalter les vertus de leur discipline militaire et leur rôle dans la défense de la foi chrétienne. Depuis lors, les différentes composantes de l'Ordre n'ont pas renoncé à des activités de communication prosélyte. Aux Etats-Unis, par exemple, l'association américaine du SMOM (Sovereign Military Order of Malta) a commencé en 2007 à distribuer des bibles en espagnol et en anglais dans les prisons de la côte Est. La charte constitutionnelle de l'Ordre établi à Rome est parfaitement explicite à ce sujet. Rédigée en 1961, elle stipule que l'organisation a pour fonction première de " promouvoir la gloire de Dieu " et de répandre " les vertus chrétiennes de charité et de fraternité " en assistant spirituellement et matériellement les malades, les pauvres, les réfugiés et les victimes de catastrophes. Ses équivalents protestants en Angleterre, en Allemagne, en Suède et en Hollande sont encore plus clairs à ce sujet. Etablie en 1961, leur Alliance affiche pour double objectif d'aider les pauvres et de " réduire au silence les ennemis du Christ ". Le prieuré d'Angleterre a, quant à lui, décidé fin 2006 de conserver ses deux devises latines, Pro fide (" Pour la Foi ") et Pro utilitate hominum (" Au service de l'humanité "), qui avaient un moment été amalgamées dans un seul slogan en anglais : For the faith and in the service of humanity.
-A défaut d'être un ordre monastique, l'organisation entretient en fait une relation quasi-symbiotique avec le Vatican. Historiquement, elle a fourni au Saint-Siège deux papes et quinze " saints " et " bienheureux ", dont son fondateur Gérard. En retour, le soutien du Vatican a permis la survie institutionnelle de l'organisation en 1805, après la perte de Malte en 1798. Deux papes, Jean XXIII et Benoît XVI, ont par ailleurs été membres de l'Ordre, le second comme Bailli Grand Croix. Le Grand Maître de l'organisation est lui-même un religieux qui jouit des privilèges d'un cardinal auprès du Vatican.
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