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Ordre de Malte / Ordine di Malta
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Ordre de Malte / Ordine di Malta - Commentaires




06) Les relations avec les forces politiques


-Depuis la perte de Malte en 1798, certains considèrent que l'organisation, telle qu'elle existe aujourd'hui, ne peut se prévaloir de l'héritage des Hospitaliers de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem. En effet, elle ne remplit pas vraiment les critères d'un Etat et exerce une souveraineté assez factice faute de territoire et de population. Ainsi, tous ses membres ont la nationalité d'un autre pays. S'il dispose d'un droit de légation actif à l'étranger, l'Ordre ne peut pas non plus accorder de statut d'extraterritorialité aux ambassades qu'il souhaiterait accueillir à l'intérieur des frontières de la République italienne. Ses pouvoirs politiques sont très formels. Il peut délivrer des passeports, émettre des timbres, battre monnaie, immatriculer des véhicules et conclure des accords ou des traités. Mais ses tribunaux doivent recourir à la juridiction vaticane quand il s'agit de passer des arrêts de cassation. D'une manière générale, ses relations avec les autres Etats sont purement conventionnelles… et forcément inégales.
 
-Pendant longtemps, le Vatican a d'ailleurs considéré l'Ordre comme une sorte de gouvernement en exil. A un moment, il a même envisagé de le représenter à l'étranger, ce qui l'aurait privé de son droit de légation actif. Dans leur charte constitutionnelle de 1956, les chevaliers ont cependant réussi à maintenir un ambassadeur près du Saint-Siège. Celui-ci est généralement un chevalier laïque. Disposant d'un rang équivalent aux ambassadeurs des autres Etats, il présente, comme eux, des lettres de créance et apparaît dans l'annuaire diplomatique du Saint-Siège, plutôt que dans la liste des représentants d'ordres religieux. De son côté, le pape dépêche auprès du Grand Maître un envoyé personnel, le cardinalis patronus.
 
-Depuis les trois zones où il jouit d'un statut d'extraterritorialité, en l'occurrence à Rome, Vienne et Prague, l'Ordre dispose en fait d'une assise institutionnelle et politique qui le distingue fondamentalement d'une simple ONG. Ainsi, ses passeports sont même utilisés dans les pays qui n'entretiennent pas de relations diplomatiques avec lui. L'Ordre a par ailleurs tissé des liens personnels avec certains responsables politiques au plus haut niveau. Parmi ses chevaliers laïcs, dits de " dévotion ", il a par exemple compté le président français Valéry Giscard d'Estaing et des monarques comme le roi Juan Carlos en Espagne, un catholique, Edouard VII en Angleterre, un anglican, le tsar Nicolas II en Russie, un orthodoxe, et l'empereur Guillaume II en Allemagne, un protestant. Son pendant du côté britannique a également distribué des titres honorifiques qui lui ont permis de nouer des relations avec des personnalités a priori assez éloignées de ses fonctions historiques, tel Nelson Mandela, qui fut investi Bailli Grand Croix de l'Ordre de Saint Jean à Londres en 2004.
 
-En général, l'Ordre est très conservateur sur le plan politique, voire franchement réactionnaire. Ce fut notamment le cas du temps de la guerre froide et de la lutte contre le communisme. En Amérique latine, par exemple, le leader des chevaliers de Malte au Honduras et au Guatemala, Roberto Alejos, était un gros propriétaire foncier sur les plantations duquel la CIA (Central Intelligence Agency) entraîna en 1959 les hommes destinés à envahir la baie des Cochons pour tenter de renverser le régime castriste au pouvoir à Cuba. Aux Etats-Unis, un autre chevalier de Malte, James Buckley, allait quant à lui fonder Radio Free Europe pour contrer la propagande communiste en Europe de l'Est. Présidée à partir de 1977 par un membre influent du parti républicain, Joseph Peter Grace, l'association américaine de l'Ordre, elle, a souvent été proche des " néo-conservateurs " et des " faucons " de Washington. Dans les rangs de ses chevaliers, on devait ainsi trouver des ministres du Trésor et des Affaires Etrangères des administrations Richard Nixon puis Ronald Reagan avec, respectivement, William Simon de 1974 à 1977 puis Alexander Haig en 1981-1982. Le SMOM (Sovereign Military Order of Malta) des Etats-Unis a également compté des membres tels que Jeremiah Denton, un ancien militaire au Vietnam et un sénateur républicain entre 1980 et 1986. Lors de son gala annuel en 1989, l'association a décoré le président Ronald Reagan pour sa défense des valeurs familiales et ses positions contre l'avortement. En 1991, le grand maître états-unien du SMOM, Andrew Willoughby Ninian Bertie, a ensuite été reçu à la Maison Blanche par le président George Bush, dont le frère, Prescott Sheldon Bush Junior, était lui-même un chevalier de Malte.
 
-L'Ordre a par ailleurs compté plusieurs responsables des services secrets occidentaux dans ses rangs. Parmi ses chevaliers, on a par exemple relevé les noms des directeurs de l'OSS (Office of Strategic Services) aux Etats-Unis de 1942 à 1945, le général William " Wild Bill " Donovan (1883-1959), de la CIA (Central Intelligence Agency) de 1961 à 1965 puis de 1981 à 1967, John McCone (1902-1991) et William Casey (1913-1987), du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage) en France de 1970 à 1981, Akexandre de Marenches (1921-1995), du SIFAR (Servizio informazioni forze armate) en Italie de 1955 à 1962, le général Giovani De Lorenzo (1907-1973), et du SISMI (Servizio informazioni e sicurezza militare) de 1978 à 1981, le général Giuseppe Santovito (1918-1984), ou bien encore du BND (Bundesnachtrichtdienst) en Allemagne de l'Ouest de 1956 à 1963, Reinhard Gehlen (1902-1979), un général qui avait déjà commandé les services secrets nazis sur le front soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale.
 
-Loin des vœux de neutralité des institutions humanitaires, l'Ordre a ainsi pu entretenir des relations troubles avec les milieux politiques. L'Italie en fournit un exemple flagrant avec le fameux scandale de la Loge P2 (Propaganda Due) en 1981. Bien que le pape ait formellement interdit aux catholiques d'adhérer à la franc-maçonnerie, plusieurs membres de l'Ordre ont en effet participé à cette organisation secrète et impliquée, tout à la fois, dans des activités anticommunistes, des transferts de fonds illégaux et un retentissant krach bancaire qui ne devait d'ailleurs pas épargner le Vatican. D'après l'enquête menée par le journal Espresso en date du 28 juin 1981, la Loge P2 a notamment compté des chevaliers comme l'amiral Giovanni Torrisi, chef d'état-major de l'armée italienne, Giuseppe Santovito, directeur du SISMI (Servizio informazioni e sicurezza militare), et Giovani De Lorenzo, responsable du renseignement militaire de 1955 à 1962 puis des carabinieri de 1962 à 1966 avant d'être élu en 1968 député d'une petite formation monarchiste et de rejoindre le MSI (Movimento sociale italiano), un parti néofasciste. On y trouvait également l'ambassadeur de l'Ordre de Malte en Uruguay, le comte italien Umberto Ortolani, qui fut condamné à 19 ans de prison en 1992 pour une faillite frauduleuse liée à la banque Ambrosiano.
 
-Dans un tel contexte, il n'est pas étonnant que les Hospitaliers et leurs dérivés crapuleux aient aussi pu fasciner les milieux d'extrême-droite. Lors de son procès pour le meurtre de 77 personnes en juillet 2011, le néo-nazi norvégien Anders Behring Breivik prétendait par exemple s'être inspiré de l'esprit des croisades en assistant à une réunion à Londres des chevaliers templiers de l'OSMTH (Ordo Supremus Militari Templi Hyerosolomitani).